Prospectives

Questions à André Tessier du Cros par rapport au Comité Bastille

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  • #618

    Béatrice Hovnanian
    Organisateur(trice)

    Bonjour André,

    As-tu lu la Théorie du Donut de Kate Raworth? Elle introduit des nouvelles mesures pour dépasser la seule mesure de la croissance. Que penses-tu éventuellement de ses analyses?

    https://www.kateraworth.com/doughnut/

    Merci à toi

  • #729

    Dans une logique de post-croissance, la théorie du ‘donut’ (Kate Raworth) est en effet propice pour repenser l’économie, pour parvenir en même temps : 1) à répondre aux besoins humains de base ; 2) à préserver l’environnement.

    À condition d’une prise en main citoyenne inclusive (non exclusives aux spécialistes), j’apprécie dans cette approche :

    1) une pensée économique ‘responsable’ et régénérative (système circulaire ; économie circulaire et/ou de la fonctionnalité) au lieu d’une pensée économique ‘croissante’ et dégénératif (process linéaire ; croissance du PIB).

    2) une dimension systémique susceptible de régulations dynamiques émancipatrices (au-delà des réglementations/interdictions par nature statiques, voire éco-fascisante) ;

    3) une culture du flux (un apprentissage continu ; attention à la question) par rapport à celle du stock (un savoir hérité, imposé ; attention aux solutions) ;

    4) une primauté de l’interaction circulaire (ouverte, renforcement positif) par rapport à la procédure linéaire (fermée, contrôle).

    Cette approche doit étayer une base de discussion partagée, une aide à la décision horizontale (faire avec ; gouvernance par consentement) ; et non une fin en soi technocratique, léniniste, khmer vert (faire pour ; contrôle autoritaire).

    Je considère que cette théorie de Kate Raworth peut être compléter de façon judicieuse par la théorie de l’effectuation, un ‘faire-avec’ effectual, notion développée par Sara D. Sarasvathy[1]. À la fin des années 1990, Sarasvathy cherche à comprendre comment les entrepreneurs raisonnent et agissent dans leur démarche de création. Elle explicite deux approches pour résoudre un problème : 1) partir d’un objectif et déterminer les moyens d’y parvenir (rechercher les différentes causes entrainant un effet, logique prédictive, approche dite ‘causale’[2]) ; 2) partir des ressources pour préciser les objectifs (on part des moyens dont on dispose pour construire des objectifs possibles ; logique ou approche dite ‘effectuale’ ; d’où elle dérive ce qu’elle appelle ‘effectuation’). Pour illustrer la différence dans le domaine culinaire : dans le premier cas, on part d’une recette de cuisine ; dans l’autre cas, à partir des ingrédients à sa disposition, on ‘bricole’ une recette à partir ou non de recettes connues. L’effectuation met en avant quatre principes : 1) « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras » (on démarre avec ce que l’on a pour déterminer ce que l’on peut faire) ; 2) « la perte acceptable » (et non en calculant le gain attendu) ; 3) « le patchwork fou » (un projet se développe par l’apport de ressources externes ; tisser avec les autres, voir la diversité des parties-prenantes) ; 4) « la limonade » (tirer parti des surprises au lieu d’essayer de les éviter) (Philippe Silberzahn).

    Le paradigme d’une ‘effectuation’ permet d’envisager la Politique (comme pour le management) non pas sur le plan initial des objectifs à atteindre, mais sur les opportunités (cf. la notion de ‘crise’[3]). Il s’agit là d’une rupture philosophique majeure et l’abandon d’un principe déterministe basé sur le postulat « tant que je peux prédire le futur, je le contrôle », mais plutôt d’un tout autre postulat qui s’exprime par « il ne sert à rien de prédire le futur puisque je peux le contrôler » (Sarasvathy, 2008). La ‘logique effectuale’ fait une aventure et un chemin, qui permet de construire l’avenir plutôt que de le prédire ; ainsi on privilégie la coopération avec les parties prenantes pour réduire l’incertitude.

    Dans le contexte d’une ‘effectuation’, je postule la substitution de la notion de ‘cause’ par celle de ‘origine’[4]. Au lieu de déduire d’un but des moyens nécessaires, nous pouvons déduire des effets atteignables d’un certain nombre de moyens disponibles et suffisants.

    En conclusion, sous couvert de la modélisation-perception de la ‘théorie du donut’ de Kate Raworth, en lien avec la ‘théorie de l’effectuation’ de Sara D. Sarasvathy, j’imagine une ‘écologie’ ouverte émancipatrice car focalisée sur les questions ; et pas seulement une ‘écologie’ fermée formative aliénante car focalisée sur les réponses, sur les solutions toutes-faites.

    Je rêve d’un mouvement écologique (intelligence collective, connective, collaborative, horizontale, bottom‐up, c’est‐à‐dire finalement « apprenant ») qui traite de façon réaliste, ici-et-maintenant, les enjeux du futur, capable de s’émanciper des idéologies et des lobbies du passé. Pour ce faire, il est indispensable de sortir de la logique d’un gouvernement étatique, jacobin, d’un régime présidentiel au profit d’une gouvernance territoriale imbriquée, girondine, citoyenne, parlementaire…

    « L’écologie française doit faire sa mutation comme les grûnen ont su faire la leur. La présence d’une écologie réaliste, pragmatique, qui ne rêve pas de détruire l’entreprise mais veut la transformer est indispensable au succès de l’écologie. La réunion au sein d’un pôle commun de toutes les mouvances de cette écologie est un impératif, non seulement pour peser dans le rapport de forces, mais surtout pour défendre une écologie qui peut convaincre une majorité de Français. » (Corinne Lepage, Newsletter CAP21-LRC, 06-2020).

    Une écologie ouverte doit assumer une éthique de responsabilité. Une véritable éthique de responsabilité ne peut avoir de limite comme l’idée de « responsable, mais pas coupable ». Ceux qui ont décidé par exemple d’investir dans l’énergie nucléaire alors que le problème des déchets n’avait pas de solution sont « coupables » de préjudices portés aux générations futures. Ceux qui supportent la poursuite des programmes nucléaires sont coupables, et pas seulement. « Réalisme » n’est pas synonyme de « compromission ». Je considère la démission responsable de Nicolas Hulot, août 2018, en tant que « éthique de responsabilité » (Max Weber, sociologue allemand, Conférence sur « la profession et la vocation de politique », janvier 1919). Cela va au‐delà d’une « éthique de conviction » (respects de valeurs), il refuse, à juste raison, d’être la caution qui rendrait possible des décisions à courte vue (politiques et financières) qui sacrifient les générations futures. La solidarité intergénérationnelle doit s’inscrire dans le long terme. Ainsi le Ministère de la transition écologique ne peut être asservi au Ministère de l’économie (de l’ancienne économie que représente Bruno Le Maire ?).


    [1] Sarasvathy, Saras D (2001), « Causation and effectuation: Toward a theoretical shift from economic inevitability to entrepreneurial contingency », The Academy of Management Review. Vol. 26, Iss. 2; p. 243 https://www.jstor.org/stable/259121
    Sarasvathy, Saras. (2008, january). “Effectuation: Elements of Entrepreneurial Expertise”. ReseachGate 243. 10.4337/9781848440197. https://www.researchgate.net/publication/228786046_Effectuation_Elements_of_Entrepreneurial_Expertise

    [2] Avec le risque de ‘path dependency’, de ‘dépendance au sentier’ : oublier peu à peu les finalités premières, engager sur un chemin qui fait aller toujours plus loin vers un nouvel objectif dans lequel on entre en perdant de vue le point de vue de départ.

    [3] Notons que « le mot ‘crise’ en Chinois est représenté par deux idéogrammes qui signifient danger et opportunité. » (Frédéric Lenoir)

    [4] Je m’inspire d’Hannah Arendt à propos du totalitarisme : « Les éléments du totalitarisme forment ses origines, si par origines on n’entend pas “causes”. (…) Les éléments par eux-mêmes ne sont probablement jamais causes de quoi que ce soit. Ils sont à l’origine des événements si, et quand, ils se cristallisent dans des formes fixées et bien déterminées. »
    J’oppose un ‘totalitarisme causal’ (production-consommation) universel aliénant à un ‘totalitarisme effectual’ (pouvoir faire interdépendant ; une œuvre ; édification d’une humanitude) pluriverse émancipant.

  • #735

    Béatrice Hovnanian
    Organisateur(trice)

    Merci beaucoup Pierre pour cette note. Je suis assez d’accord sur le fait de prendre en compte la théorie d’effectuation surtout dans une période de transition. Toutefois, les objectifs ne peuvent être oubliés… C’est là la tentation du chantage à l’emploi faite par un certain nombre de secteurs polluants.

    Je pense dans cette période que l’emploi et les formations pour réapprendre un nouveau métier seront absolument clés car la peur de la transition est bien là!

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